"Clair obscur" est le premier disque sous ton nom. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

Il y a un temps pour tout. Après de nombreuses années en tant que musicien-compositeur, il m'a semblé que le moment était venu...

d'enregistrer un album. Je pense que le fait d'avoir pris ce temps-là m'a permis, avec l'expérience, de ne pas faire les choses à la va-vite. Et de bien savoir où je voulais aller musicalement, le plus sincèrement possible.

Parle-nous un peu des expériences qui t'ont nourri...

A mon arrivée à Paris en 1983, Allain Leprest, que j'avais connu à Rouen, m'a proposé de l'accompagner. En avril 1985, nous sommes passés au Printemps de Bourges, où il a été la "Révélation" du Festival. Ensuite, on a enchaîné avec le Théâtre de la Ville, puis un premier Olympia en 1987... Durant ces années-là, j'ai appris à accompagner les chansons en soulignant les textes, à travers des arrangements à la fois discrets et présents. Et quels textes ! Quelle écriture et quelle énergie avait Allain lorsqu'il chantait ! Par la suite, j'ai tourné avec Gérard Pierron, Mona Heftre, Serge Hureau, Céline Caussimon... Avec  Francesca Solleville, une formidable interprète, j'ai enregistré plusieurs disques, entre autres un live au Japon en 2001. Je joue aussi depuis plus de dix ans au sein du groupe La Mauvaise Réputation avec Cécile Brunel (chant) et Xavier Milhou (contrebasse). Nous avons monté plusieurs spectacles, dont le Cabaret Brassens. La présence de l'accordéon et d'une femme qui chante apporte une originalité que l'on retrouve aussi dans nos arrangements. Cela amène une couleur particulière et une nouvelle lecture à ce répertoire. Nous le jouons toujours, bien que nous l'ayons présenté sur scène plus de deux cents fois à travers l'Hexagone.

J'ai monté le Panam' Trio en 1990, avec Alain Bertin (guitare) et Xavier Milhou (contrebasse). Nous jouions un répertoire de compositions, arrangées et écrites par nous trois, et de standards. A ce moment-là, j'ai pu approfondir le travail d'improvisation que j'avais appris auprès de Francis Varis et Richard Galliano lorsque je suis arrivé sur Paris.

J'ai travaillé également pour le théâtre avec Philippe Adrien, Alain Bézu, Jacques Bonnaffé, Roland Shön dans Le montreur d'Adzirie et Ni fini ni infini pour lesquels j'ai écrit la musique. D'ailleurs, on retrouve dans mon disque le thème Infini que j'ai composé pour ce spectacle qui tourne toujours. 

En 1993, j'ai écrit la musique de la pièce  Journal d'un homme de trop  d’Yvan Tourgueniev montée par Laurent Barbaut. A cette époque, j'accompagnais aussi Jean Guidoni sur des chansons de Jacques Prévert et Joseph Kosma, dans un ballet de Roland Petit, Le rendez-vous , avec les danseurs de l' Opéra Garnier. La composition pour des courts métrages a été aussi une bonne expérience d'échange et de complicité, avec la réalisatrice suisse Jacqueline Surchat Le bonheur à cloche-pied , Monsieur Vitali  et  Jacques Malaterre  L'amour dans l'âme , avec qui j'ai aussi collaboré sur des documentaires pour Arte. Le travail de la musique à l'image n'est pas très loin de l'accompagnement d'une chanson qui est un mini film, une histoire racontée en quelques minutes. Toutes ces rencontres ont nourri ma manière d'écrire. Que ce soit pour le théâtre ou le cinéma, je construis souvent un décor sonore qui est en décalage avec le sujet, sans que ce soit systématique. Il faut qu'avec le metteur en scène, nous y trouvions un intérêt. Mais en prenant le contre-pied, je pense que la musique souligne davantage et plus fortement une situation ou une scène.

Ton album est avant tout centré sur un travail de compositions et d'arrangements. Il privilégie les orchestrations et l'expression, avec un accent mis sur les timbres et les voix. Peux-tu développer ?

La mise à plat de tous les titres a été assez rapide. Il faut dire qu'au départ, j'avais imaginé un disque d'accordéon solo avec quelques musiciens invités sur deux ou trois titres. Mais en travaillant sur les arrangements, je me suis vite aperçu que j'aurais besoin de beaucoup plus de couleurs sonores que prévues. J'ai donc fait un choix d'instrumentations pour chaque morceau. Et il  est devenu évident que l'accordéon ne serait pas toujours l'instrument lead. J'ai par exemple fait appel à trois guitaristes pour leurs jeux très différents : Alain Bertin, Serge Lavoie et Dominique Cravic. Ce dernier m'a fait l'amitié de jouer la guitare solo sur la seule valse musette du CD, Monique. Nathalie Fortin et Aldo Frank, au piano, ont bien voulu aussi y participer, en apportant leur propre personnalité musicale.

Entre musique de chambre et musiques de films, quelles sont tes références ?

Après ces années d'expériences, j'ai souhaité que cet enregistrement soit la convergence de toutes mes inspirations. Buenos Aires , par exemple, est un hommage à Astor Piazzolla et à sa musique, le nuevo tango, qu'il disait populaire et contemporaine. Dans A l'Ouest , je fais un clin d’œil aux arrangements et aux bandes originales de films d'Ennio Morricone qui m'ont beaucoup marqué, notamment celles des westerns réalisés par Sergio Leone. Nino Rota, Maurice Jarre, Erik Satie, Sergueï Rachmaninov, Maurice Ravel  sont aussi des compositeurs très présents dans ma musique  Le chemin de Wendy , Sur le tard. Même si ce n'est pas évident à la première écoute, leur esprit est tout proche. Des jazzmen : Pat Metheny, Chet Baker, Bill Evans, Jan Garbarek, Miles Davis... Pink Floyd, The Police ou The Doobie Brothers m'ont beaucoup influencé également.

Ces Compositions seront-elles jouées sur scène avec les musiciens du disque ?

Oui, mais pas avec tous les participants de l'album. Je pense à une version de groupe plus réduite à cinq ou six.

Tes projets ?

Outre des concerts, je travaille actuellement sur le nouveau spectacle de La Mauvaise Réputation, C'est la vie . Un mélange de chansons originales et de reprises. Nous avons intégré à nos arrangements des automates musicaux fabriqués par Denis Brely. Ce sont des instruments (percussions, piano toy, orgue à flûtes, etc.) pilotés en MIDI par ordinateur. Pour cela, nous avons fait un gros travail de programmation dans les arrangements. La difficulté ayant été de donner vie à cet ensemble instrumental sans que l'on sente la "rigidité" du métronome. Après "Clair obscur", je pense à un deuxième disque de compositions. Mon actualité, c'est surtout la musique que j'ai dans la tête et qui m'accompagne chaque jour.

Propos recueillis par Francis Couvreux - ACCORDEON & accodéonistes - décembre 2014